"Les rencontres de Bamako: La mise en image des frontières"

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"Les rencontres de Bamako: La mise en image des frontières"
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"Les rencontres de Bamako: La mise en image des frontières"
L’édition 2009 de la biennale de Bamako, dont la direction artistique a été renouvelée, offre un moment de rencontres entre les photographes et les professionnels. Ces 8e Rencontres de Bamako donne à voir un pan de la création photographique, africaine et de sa diaspora, autour d’une thématique actuelle et controversée « les frontières ». Comment comprendre ce concept ? La notion de frontière peut se révéler difficile à cerner. Au sens géographique le plus restreint, il s’agit de la limite du territoire d’un Etat et de sa compétence territoriale. Elle semble être passée d’un espace discontinu et ambigu à un espace linéaire, rigide selon les époques. Le terme est utilisé, également, pour exprimer une séparation entre des groupes culturels (frontière linguistique, religieuse) et renvoie à un contact flou, imprécis, mouvant.

Dans le monde globalisé, la tendance est clairement à l’abolition de toutes les frontières, concrètes et abstraites. Que ce soit l’art et la pensée, tout est ou se veut désormais « sans frontières ».

I. Espaces géographiques, migrations et résonances.
L’installation à l’entrée du Musée Nationale invite le visiteur à se questionner sur le sens des migrations. En effet, le soterama (bus collectif au Mali) nous rappelle à quel points les flux migratoires ponctuent la société contemporaine.
Dans cette proposition de réflexion sur les déplacements des populations, la cartographie est un moyen d’illustration approprié. C’est dans cette approche que Bouchra Khalili… a choisi de réfléchir sur la création des nouvelles routes d’immigration clandestines vers l’Europe. Les vidéos proposées par l’artiste, « Mapping journey 1 et 2 »… se bornent à vouloir faire constater au public les différentes stratégies d’immigration par une implication individuelle des candidats à « l’aventure ». Ainsi, le corps prend subtilement vie et laisse une trace de son passage malgré l’abstraction de la carte géographique.
Réfléchir sur les frontières a été, chez de nombreux artistes, le moyen de mettre en image la difficulté de passer en Occident et les conditions de vie de ces aventuriers. Le reportage de Mohamed Camara est une illustration de la vie des immigrés « Maliens de Paris.» La banalité du traitement photographique, chez plusieurs photographes, de cette question laisse parfois perplexe quant aux performances à venir.
La vidéo «Insecure » de Dimitri Fagbohoun aborde également cette problématique et lève le voile sur le paradoxe des étrangers sans papiers en France. Quel est le devenir de ces personnes vivant dans la crainte de l’expulsion alors qu’ils participent à la croissance économique d’un pays ? L’artiste donne ainsi à son œuvre un sens politique.
Dans de nombreux pays africains, tout comme en Europe, les politiques d’immigrations se renforcent et donnent à la mise en image des conditions de rétention de ces clandestins. Le travail de Jodi Bieber « Going home » montre les effets de l’immigration clandestine en Afrique : l’expulsion et les conditions dans lesquelles elle s’effectue. La force de ces images réside dans le traitement du sujet, empreinte d’un réalisme poignant.
La société contemporaine, plus particulièrement l’Occident, omet parfois l’existence des flux migratoires au sein même du continent africain. Pourtant il nous faut souligner l’importance de ces autres itinéraires. La représentation de ce type de migration est proposée par Salif Traore « Rêve non réalisé ». L’existence de ces routes inter continentales est alors associée à la volonté de mettre à disposition d’autres pays des compétences professionnelles.
Dans ce sens ses c’est l’avenir même de la jeunesse africaine qu’il faut réinterroger. Guy Wouete semble nous interpeller, en partie, sur cette question dans sa vidéo « Volcano » L’allusion de ces déplacements inter continentaux au cours de la table ronde « Des frontières et des hommes » a participé à repositionner le débat sur l’idée de panafricanisme, tel qu’il a été pensé par Nkwame N’krumah.
Les raisons des déplacements dans et hors de l’Afrique trouvent également des causes dans la mauvaise gestion des Etats Barthelemy Toguo « Stupid african president », la dégradation de l’environnement et surtout la guerre que les images des congolais Baudouin Mouanda « Les séquelles de la guerre de Brazzaville » et Armel Louzala « Maisons cassées » viennent documenter.
Bruno Boudjelal « Goudron, Tanger/ Le Cap » tout comme le projet initié par Emeka Okereke « Invisible Boarders » retracent photographiquement les possibilités de déplacement au sein de l’Afrique. La projection du slideshow Invisible Boarders a soulevé un autre questionnement : celui d’une société contemporaine africaine se définissant que par les limitations imposées et subies par les indépendances. Dans la continuité du débat entamé entre le public et les artistes participant au projet, on ne peut que contester la division du continent entre monde anglophone et francophone. La jeune génération doit se départir de la barrière du langage comme forme d’exclusion au sein du continent. Ce sentiment de rejet, légitime, est lié avant tout à la méconnaissance de l’autre.

II. Le corps comme moyen de franchissement vital ou interdit
Pourquoi des groupes sociaux sont-ils dépréciés, Est-ce leur nature même, leur infériorité objective par rapport aux groupes intégrés à la société qui leur vaudrait ce sort? A L'histoire de notre monde est tissée de ces convictions.
Mounir Fatmi dans sa proposition « L’histoire de l’histoire » utilise les archives du mouvement des Blacks Panthers et l’analyse d’un membre actif sur les conflits internationaux qui minent le monde.il met ainsi en avant le rôle actif de ce mouvement radical contre les diverses formes de dominations et d’exclusions existantes. Chez Ananias L. Dago, la série « Shebeen » un constat sur l’histoire des bars clandestins sud-africains qui ont participé à la lutte contre l’Apartheid. Ces espaces sociopolitiques, s’ils existent encore à la périphérie de grandes villes comme Johannesburg, ne sont plus que des lieux fantomatiques d’une histoire oubliée. Ces exemples relèvent de la difficile dialectique entre prise en considération des diversités sociales et l’effort collectif pour donner un sens à la vie en commun.
Nous rejetons l'autre, et nous le rejetons d'autant plus qu'il est différent. C’est le constat que font Alain Turpault dans son travail documentaire sur « Albinos » et Seydou Camara « Bibinaé ». Il convient donc de s'intéresser à cette problématique du corps parce que le corps est la première interface entre nous et les autres et que dans toute pratique sociale, le corps est mis en jeu. Si le discours ambiant tant à affirmer que le corps s'est enfin libéré, de fait, il reste en réalité très contrôlé dans une société de l'image où c'est le regard des autres qui prend le rôle de contrainte. « Sur la fil » de Berry Bickle est une réflexion sur la domination de l'ego « Je suis mon corps et j'en fais ce que je veux. Je m'affirme et me définis à travers mon corps.»
Le souci du corps s’inscrit comme un enjeu fondamental dans cette biennale. Plusieurs faits justifient cette assertion. Le passage d'une société de production à une société de consommation et de loisirs comme l’observe Hassan Hajjaj dans son exposition monographique « Dakka Marrekech ». La montée du féminisme qui revendique alors la réappropriation du corps par les femmes. Madjida Khattari « Voilé, dévoilé » explore le corps comme signifiant politique. En effet, de l’orientalisme à la kamikaze, le corps féminin, interdit symbolique dans les sociétés musulmanes, est le lieu de transgressions et d’expérimentations. Ce retour sur soi permettrait alors l'exaltation de son corps, le contournement et l'affranchissement des tabous, des contraintes et des normes.
Nous serions donc rentrés dans une période de libération des corps, où l'on a de moins en moins de difficulté à parler de notre sexualité, où le corps est de plus en plus déshabillé, travesti. Toutes ces formes de représentation entraînent des interrogations sur les notions de genre. La photographe zanele Muholi en présentant la série « D’vine » soulève une prise de conscience sur le phénomène « queer » en Afrique. Elle affirme volontiers, comme ce fut le cas lors de la remise du prix Casa Africa, que ce travail a une valeur politique et militante.
Si les communautés homosexuelles en Afrique ont toujours existé, elles sont, aujourd’hui, en quête de repères mais surtout d’une reconnaissance. Le cas particulier de l’Afrique du Sud n’a en aucun cas poussé le reste du continent a s’interroger sur une intégration de ces communautés dans la société. Le travail documentaire d’Andrew Esiebo en est l’exemple. «Lliving queers in Africa » relève de l’absence de visibilité de cette communauté en Afrique. En choisissant de montrer la vie d’un gai à Paris, on est dans le constat des nouvelles formes d’exclusion dans la société contemporaine.

III. Les Rencontres de la photographie : une solidarité par l’image.
La biennale de Bamako a longtemps cherché le moyen d’affirmer sa propre spécificité dans ce réseau de biennales internationales. Nous ne reviendrons pas sur les différents changements de l’intitulé Rencontres africaine de la photographie, Rencontres de la photo africaine, biennale africaine. Selon la mention du terme africain, on est confronté à un cloisonnement des photographes dans un champ géopolitique que les notions de globalisation et de mondialisation tendent à atténuer. Cependant choisir de nommer l’exposition principale exposition panafricaine, c’est une frontière par le mot. frontière. La diversité des artistes résidant à travers le monde à penser cette exposition comme étant internationale. Ce propos est à mettre en relation avec la vocation de l’exposition à traverser plusieurs musées du monde.
La longévité de cette manifestation, dont chaque édition est sujette à polémique, soulève en elle-même cette question des frontières. En effet, ce mois de la photographie au Mali s’impose comme un véritable moteur de promotion de la photographie contemporaine du continent africain dans son ensemble. Est-ce dans ce sens que les commissaires Michket Krifa et Laura Serani ont choisi de traiter cette thématique de frontières ? A cette question Michket Krifa souligne l’importance de l’inter continentalité des Rencontres. Les photographes africains font partie intégrante de la photographie contemporaine internationale et dans ce sens ils doivent s’affirmer sur la scène internationale en montrant leur potentiel et de manière solidaire.
L’organisation des moments de ces Rencontres semblent être animée par un souci de construire une unité de la photographie africaine. Du corpus photographique de Malick sidibé et la mode, les photographies anciennes de Omar Ly, de Bruce Van der puye ou de Jean Depara à l’exposition panafricaine, c’est la continuité de la pratique photographique en Afrique qui a été mise en avant. Nous sommes dans une construction d’une histoire de la photographie africaine.
Le déplacement de la biennale dans les autres villes du Mali est une initiative encouragée par le Ministère du Mali afin de faire de ce moment un évènement national et d’éviter un fossé entre Bamako et les provinces. Pourtant, annoncé comme un évènement populaire, on est ne peut qu’être surpris de voir que la population bamakoise n’est pas réellement impliquée dans la manifestation. Aucunes initiatives n’ont eu lieu en dehors des espaces d’expositions comme ce fut le cas pour les éditions précédentes avec les Contours. A l’exception de la projection de photo au CFP, où l’on a pu voir la population bamakoise sans doute plus intéressée par le spectacle musical que par les images, Bamako ne semble toujours pas animée par l’euphorie de cette fête.
La présence de Martin Parr, pendant les rencontres professionnelles, a pour but d’atténuer la limitation des Rencontres au seul continent. Cette initiative donne une visibilité internationale à la manifestation et permet aux photographes du continent de soumettre leurs travaux, non seulement au regard d’un grand maitre mais aussi d’avoir une visibilité plus importante par la médiatisation internationale autour de la présence de cet artiste. A la fin de la semaine professionnelle l’exposition Luxury avait disparu du Palais de la Culture. On est en droit de se demander quelles sont les raisons qui ont motivé cette décision ?

La biennale de Bamako est une édition réussie, car elle a su avant tout créer ce moment d’échange entre les professionnels et les photographes. Pour les artistes, il s’est établi une véritable réflexion sur le métier de photographe et surtout ils ont pu affronter la critique lors de la lecture des portfolios d’artistes. Le marché de la photographie en Afrique peine, mais est bien présent. Notons la présence de certains collectionneurs et galeries à la recherche de nouveaux talents à exporter. L’enthousiasme de certains permet d’avancer que l’on a pu faire de bonnes affaires dans le « Marché » de la Biennale de Bamako. Si dans l’ensemble la sélection des travaux a montré, en partie, le potentiel créatif des photographes africains, la scénographie n’est pas toujours parvenu en mettre en valeur les œuvres qui méritaient une meilleur mise en espace pour une meilleure réception par le public.

Publié par: 
Yves Chatap
1 Décembre, 2009